Tabac : en Afrique, les agriculteurs exposés, les fumeurs plus nombreux, l’OMS tire la sonnette d’alarme.

Alors que la production mondiale de feuilles de tabac a reculé de près de 19 % en une décennie, l’Afrique suit une trajectoire inverse. Entre 2012 et 2024, la production du continent a progressé de 8,61 %. Une évolution qui interroge, au moment où les conséquences sanitaires, environnementales et sociales du tabac deviennent de plus en plus préoccupantes.

Alors que le monde produit moins de tabac, l’Afrique en produit davantage. Dans un rapport publié le 31 août 2026, l’Organisation mondiale de la Santé tire la sonnette d’alarme sur l’évolution de la culture du tabac sur le continent.

Entre 2012 et 2024, la production mondiale de feuilles de tabac a diminué de 18,8 %. En Afrique, elle a au contraire progressé de 8,61 %, atteignant 639 130 tonnes en 2024, soit plus de 10 % de la production mondiale.

Cette progression est principalement portée par quelques grands pays producteurs, parmi lesquels le Zimbabwe, le Malawi, la Tanzanie, le Mozambique et l’Ouganda.

Mais derrière la hausse des volumes se pose une question beaucoup plus large : le tabac constitue-t-il réellement une source durable de développement pour l’Afrique ?

Une production en hausse, des bénéfices économiques limités

À première vue, produire davantage pourrait sembler être une opportunité économique. Pourtant, selon l’OMS, le poids du tabac reste limité dans l’économie de la plupart des pays africains producteurs.

Dans la majorité d’entre eux, les exportations de feuilles de tabac représentent moins de 1 % du produit intérieur brut. Le continent se retrouve ainsi dans une situation paradoxale.

L’Afrique exporte principalement du tabac brut, tout en important une quantité importante de cigarettes manufacturées. Résultat : la valeur ajoutée liée à la transformation bénéficie largement à d’autres maillons de la chaîne, tandis que les pays africains doivent consacrer des ressources importantes à l’importation de produits finis.

La facture des cigarettes importées est ainsi passée de 833 millions de dollars en 2012 à 1,769 milliard de dollars en 2024. Autrement dit, le continent cultive une matière première dont il tire des bénéfices économiques limités, tout en dépensant davantage pour importer les produits manufacturés issus de cette même filière.

Les agriculteurs au cœur d’une dépendance difficile à rompre

La question ne concerne toutefois pas uniquement les États. Pour de nombreux producteurs, le tabac représente une source de revenus et parfois l’une des rares cultures commerciales disponibles.

Cette dépendance rend la transition particulièrement complexe. Abandonner le tabac suppose de disposer d’alternatives capables de garantir des revenus suffisants aux agriculteurs.

C’est précisément sur ce terrain que l’OMS appelle à agir.

La diversification agricole apparaît comme l’une des principales solutions pour réduire progressivement la dépendance économique des producteurs au tabac.

Au Kenya, le programme Tobacco Free Farms, soutenu par plusieurs agences des Nations unies, accompagne notamment des agriculteurs vers la culture de haricots riches en fer. Selon l’OMS, cette activité peut générer un revenu net annuel environ six fois supérieur à celui de la culture du tabac.

L’expérience pose une question essentielle pour le continent : et si l’alternative au tabac pouvait être économiquement plus rentable pour les agriculteurs eux-mêmes ?

Un coût sanitaire qui ne s’arrête pas aux consommateurs

La culture du tabac ne pose pas uniquement un problème aux personnes qui fument. Les travailleurs agricoles peuvent eux aussi être exposés à des risques sanitaires.

L’OMS cite notamment la « maladie du tabac vert », liée à l’absorption de nicotine lors de la manipulation des feuilles fraîches. Les producteurs et travailleurs peuvent également être exposés aux pesticides et à des conditions de travail difficiles.

Ainsi, avant même que le tabac ne soit transformé en cigarette et consommé, sa chaîne de production peut déjà avoir des conséquences sur la santé. C’est l’une des dimensions souvent absentes du débat public.

Le tabac ne tue pas seulement à travers sa consommation. Sa production elle-même peut exposer des travailleurs à des risques sanitaires.

Déforestation, sols et eau : le coût environnemental 

La culture du tabac soulève également des préoccupations environnementales. Selon l’OMS, elle contribue à la dégradation des sols, à la déforestation et exerce une pression importante sur les ressources en eau.

Dans un continent déjà confronté aux effets du changement climatique et à la nécessité de renforcer la sécurité alimentaire, la question de l’utilisation des terres agricoles devient stratégique.

Faut-il consacrer des terres, de l’eau et du travail à une culture destinée principalement à produire un produit nocif pour la santé, lorsque ces mêmes ressources pourraient être mobilisées pour des productions alimentaires ou économiques alternatives ?

La question dépasse désormais le seul secteur du tabac. Elle concerne les choix agricoles et sanitaires du continent.

L’Afrique compte davantage de fumeurs 

La progression de la culture du tabac intervient dans un contexte tout aussi préoccupant : le nombre de fumeurs adultes augmente en Afrique.

Selon les données citées par l’OMS, leur nombre est passé d’environ 59 millions en 2000 à 65 millions en 2024, contrairement à la tendance observée à l’échelle mondiale.

Cette évolution renforce la nécessité de protéger particulièrement les jeunes. Car l’avenir de l’épidémie du tabagisme en Afrique dépendra largement de la capacité des États à empêcher de nouvelles générations de développer une dépendance à la nicotine.

Prévention, sensibilisation, réglementation et contrôle de la publicité ou de la promotion des produits du tabac figurent ainsi parmi les principaux leviers de la lutte.

Le paradoxe africain du tabac

L’alerte lancée par l’OMS met finalement en évidence un paradoxe. L’Afrique produit davantage de tabac. Mais les bénéfices économiques de cette production restent limités.

Le continent continue d’importer massivement des cigarettes manufacturées. Les agriculteurs eux, restent dépendants d’une culture dont les alternatives pourraient, dans certains cas, être plus rentables. Les travailleurs sont exposés à des risques sanitaires. Et le nombre de fumeurs augmente.

Face à cette situation, l’OMS appelle les pays africains à renforcer la lutte antitabac et à accompagner les producteurs vers des alternatives agricoles viables.

Le véritable enjeu est désormais de sortir d’une opposition simpliste entre santé et agriculture.

La transition ne pourra réussir que si les producteurs disposent d’alternatives économiquement crédibles. Car demander à un agriculteur d’abandonner le tabac sans lui proposer une autre source de revenus serait voué à l’échec.

Mais si des cultures alternatives permettent de protéger davantage la santé, l’environnement et les revenus des familles, alors le débat prend une toute autre dimension.

La question pour l’Afrique n’est peut-être plus seulement de savoir comment réduire le tabagisme. Elle est aussi de savoir ce qu’elle veut continuer à produire, pour quelle économie et au prix de quelle santé.

Mohamed Lamine DIAOUNE

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