Des millions d’Africains ont recours aux plantes médicinales et aux savoirs traditionnels pour se soigner. Mais entre une pratique profondément ancrée dans les sociétés et l’exigence croissante de sécurité sanitaire, le continent est confronté à un défi majeur : mieux étudier, documenter et encadrer la médecine traditionnelle.
DAKAR — Pour une grande partie des populations africaines, la médecine traditionnelle n’est ni marginale ni exceptionnelle. Elle constitue, depuis des générations, une réponse de proximité à de nombreux problèmes de santé.
Plantes médicinales, préparations traditionnelles et savoirs transmis au fil du temps continuent d’occuper une place importante dans les pratiques de soins sur le continent.
Mais une question demeure : comment s’assurer qu’un traitement traditionnel est réellement efficace, sûr et correctement utilisé ?
C’est autour de cet enjeu que s’est tenue, le 31 août à Dakar, la 24ᵉ édition de la Journée africaine de la médecine traditionnelle.
Placée sous le thème : « réflexion sur les efforts de recherche et de développement en matière de médecine traditionnelle pour la mise en oeuvre de la couverture sanitaire universelle dans la région africaine », cette rencontre remet au centre du débat une question devenue incontournable pour les systèmes de santé africains : faire dialoguer les savoirs traditionnels et les exigences de la science moderne.
Une médecine largement utilisée, mais encore insuffisamment documentée
L’Afrique dispose d’un patrimoine considérable de connaissances sur les plantes et leurs usages thérapeutiques.
Pourtant, la transmission d’un savoir ne suffit pas, à elle seule, à garantir l’efficacité ou l’innocuité d’un traitement.
La composition d’une plante peut varier. Son dosage peut être mal maîtrisé. Certaines préparations peuvent également provoquer des effets indésirables ou interagir avec d’autres médicaments.
C’est précisément là que la recherche devient essentielle.
Identifier les plantes, analyser leurs composants, déterminer les doses appropriées, mesurer leurs effets et évaluer leurs éventuels risques : autant d’étapes nécessaires pour passer progressivement du savoir traditionnel à des produits dont la qualité et la sécurité peuvent être mieux garanties.
Entre valorisation des savoirs et protection des patients
Le débat ne consiste donc pas à opposer médecine traditionnelle et médecine moderne.
L’enjeu est plutôt de créer les conditions d’une meilleure connaissance et d’un meilleur encadrement des pratiques utilisées par les populations.
Pour les autorités sanitaires, les chercheurs et les praticiens, cela suppose notamment de renforcer les études scientifiques, la documentation des savoirs, la formation et les mécanismes de contrôle.
Car la valorisation de la médecine traditionnelle ne peut se limiter à la promotion des produits naturels.
« Naturel » ne signifie pas automatiquement « sans risque ».
Un médicament à base de plantes doit lui aussi répondre à des exigences de qualité, de sécurité et, lorsque cela est possible, d’efficacité démontrée.
Le Sénégal veut renforcer l’encadrement du secteur
Au Sénégal, plusieurs initiatives ont été engagées pour mieux structurer le secteur.
La loi n°2023-06 et ses textes d’application encadrent notamment les médicaments à base de plantes ainsi que leur mise sur le marché.
Le pays travaille également à l’élaboration d’une Pharmacopée sénégalaise, un outil destiné à mieux documenter et référencer les plantes et préparations utilisées dans le domaine thérapeutique.
Dix-sept monographies sont actuellement en préparation avec l’accompagnement de la Fondation Amadou Mahtar Mbow pour les Savoirs endogènes.
Ces travaux visent notamment à mieux connaître, identifier et documenter les ressources thérapeutiques issues des savoirs traditionnels.
La recherche, le maillon essentiel
Pour contribuer réellement à la couverture sanitaire universelle, la médecine traditionnelle devra cependant relever plusieurs défis.
Le premier est celui de la recherche.
L’Afrique possède une biodiversité considérable et un patrimoine important de savoirs endogènes. Mais ce potentiel ne pourra pleinement bénéficier aux systèmes de santé que s’il est accompagné de laboratoires, de chercheurs, de financements et de protocoles scientifiques solides.
Le deuxième défi concerne la réglementation.
La multiplication de produits présentés comme « naturels » ou « traditionnels » pose la question du contrôle de leur fabrication, de leur qualité et de leur commercialisation.
Enfin, il existe un enjeu majeur de protection des connaissances africaines.
La valorisation scientifique des plantes médicinales soulève également la question de la propriété intellectuelle et du partage des bénéfices issus de l’exploitation de ressources et de savoirs développés par les communautés.
Faire de la médecine traditionnelle une question de santé publique
La célébration de la Journée africaine de la médecine traditionnelle à Dakar rappelle ainsi que le sujet dépasse largement la défense d’un patrimoine culturel.
Il s’agit désormais d’une question de santé publique.
Dans un continent où l’accès aux soins et aux médicaments reste encore difficile pour une partie des populations, la médecine traditionnelle représente un potentiel important.
Mais ce potentiel devra s’appuyer sur une règle essentielle : ce qui est destiné à soigner doit pouvoir être étudié, documenté et encadré.
L’avenir de la médecine traditionnelle africaine pourrait donc se jouer dans sa capacité à conserver la richesse de ses savoirs tout en répondant aux exigences de la recherche scientifique et de la sécurité sanitaire.
Car pour les millions de patients qui y ont recours, la véritable question n’est pas de savoir si un traitement est traditionnel ou moderne.
La question est de savoir s’il soigne réellement, dans quelles conditions et avec quel niveau de sécurité.
Aliya CAMARA








